Les racines fossiles du nombre trois

 

L'homme des époques les plus reculées de l'histoire devait sûrement être dans l'incapacité de conceptualiser clairement au delà de trois. L'observation des processus de quantification utilisés dans certaines cultures qui, par leur isolement géographique et leurs conditions de vie sont restées en dehors d'une civilisation numérique, pourrait en témoigner. C'est le cas des Aranda et des Kamilarai d'Australie, des Pygmées d'Afrique et de certains aborigènes des îles Murray pour qui les seules mesures utilisées sont: un, deux et beaucoup. Certains d'entre eux parviennent à exprimer les nombres trois et quatre en émettant quelque chose comme deux‑un et deux‑deux. D'autres encore, pour indiquer un grand nombre d'éléments au delà de trois, montrent leurs cheveux.

 La suprématie des trois premiers nombres tient sans doute à ce que le Un et le Deux sont symboliquement donnés d'emblée ; Un représentant l'individu plus ou moins individualisé au sein de la communauté ; Deux symbolisant l'opposition à l'autre et la dualité masculin-féminin. On trouve d'ailleurs des traces de ces limitations primitives dans les langues anciennes et modernes. Dans la numération écrite, telle qu'elle apparaît sur les tablettes de Sumer (3000 à 2500 av. J.‑C.), le terme gesh signifie à la fois 1 et homme; le terme min signifie 2 et femme et le terme esh qui signifie 3 est un suffixe utilisé ailleurs pour marquer la pluralité.

Dans certaines inscriptions de l'Égypte des pharaons, la répétition de trois hiéroglyphes indique non seulement l'existence de trois exemplaires d'un objet mais aussi, d'une manière plus générale, le pluriel. C'est ainsi qu'un triple signe spécifique ressemblant à trois petits drapeaux stylisés et présentés inversés de droite à gauche :

 

signifie « tous les dieux ».

La langue chinoise ancienne exprime le concept de forêt en répétant trois fois le pictogramme arbre, et le concept de foule en répétant trois fois le pictogramme un homme. Dans la langue française, on peut rapprocher trois et très, qui dans un certain sens signifient beaucoup, de la préposition latine trans qui signifie au‑delà. L'anglais thrice signifie trois fois et parfois plusieurs et les mots three (trois), throng (foule) et throug (au‑delà), ont visiblement la même racine. Ainsi les trois premiers nombres ont‑ils été utilisés très tôt, trois pouvant signifier à la fois trois et au‑delà de trois. En deçà de l'exploitation d'un système symbolique, ils marquent vraisemblablement les limites biologiques naturelles de l'estimation perceptive de la quantité discrète, assujettie à la capacité de mesure de l'oeil qui va rarement au‑delà de quatre.

 

La conquête du nombre et ses chemins chez l’enfant

J. Bideaud, H. Lehalle, B. Vilette

Presses Universitaires du Septentrion, 2004

 

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